Pourquoi le changement d’habitude est-il si difficile?

Le changement d’habitude est d’autant plus difficile que nous évoluons dans une économie classique pour laquelle nous prenons toujours les bonnes décisions pour nous-même. Or, notre réalité est beaucoup plus complexe. Alors, pourquoi le changement d’habitude est-il si difficile ? Pour répondre à cette question, nous devons comprendre l’environnement dans lequel nous évoluons: celui de l’homo-economicus de notre économie classique. C’est-à-dire que, nous, êtres humains, sommes parfaitement rationnels.  Ainsi, devant chaque choix ou possibilité de changement, je réfléchis à toutes les possibilités et leurs conséquences en fonction des informations portées à ma connaissance et de mes recherches. Je choisis en fonction de ce qui est le mieux pour moi.

Je sais donc je fais

Par exemple, l’information comme quoi faire du sport est bon pour la santé ne m’a pas échappé.
Or, actuellement, je ne fais pas de sport.
Mais puisque faire du sport est bon pour ma santé, je vais me mettre au sport.
Pour arriver à ce changement, je vais donc enclencher une action (faire du sport) et la répéter pour qu’elle deviennent une habitude.

Quand on veut, on peut

 Lorsqu’il s’agit de changer une habitude, qui n’a jamais entendu ou même prononcé cet adage bien ancré : « quand-on veut, on peut », « c’est une question de volonté » ?
Si j’ai décidé de faire du sport régulièrement, je ferai du sport régulièrement. Le moteur, c’est la motivation.
Ça c’est la théorie.

L’apport des sciences comportementales

Les sciences comportementales viennent affiner cette théorie en lui apportant des variables comme le contexte et l’existence d’influences. Les sciences comportementales observent la réalité, c’est-à-dire, comment nous fonctionnons dans la vraie vie et cherchent à comprendre pourquoi.
L’équation «  information + motivation = action » devient incomplète.

La théorie du changement mise en pratique

Dans la vraie vie, l’application de la théorie pourrait ressembler à ceci :

Je sais que le sport est bon pour ma santé et j’ai envie de me faire du bien.
On est en septembre : je m’inscris dans une association de marche nordique. Les RV sont à 9h le dimanche. Le samedi soir je sors ou reçois des amis. Ça m’obligera à avoir une bonne hygiène de vie (je le pense sincèrement… au départ!). Au bout de 2 sorties, j’arrête. Se lever à 8h le dimanche matin, ce n’est déjà pas humain mais en plus les jours raccourcissent en ce moment. Ce n’est vraiment pas agréable de marcher sous la pluie. Pas l’mental.

Novembre/Décembre : je devrais plutôt m’inscrire dans une salle. Je m’en occupe après les fêtes parce que là, j’ai tous les cadeaux à acheter, le repas de Noël pour 15 à anticiper. Je n’ai pas le temps.

Janvier : bonne résolution, je m’abonne à une salle de sport et j’y vais. Je me retrouve aux milieu de gens avec des tenues techniques hyper stylées. Avec mon T-shirt en coton et mon bermuda à carreaux, je me sens complètement décalée.
Je n’y retourne pas tant que je n’ai pas une tenue adéquate.

Février/mars.  Je n’ai pas eu le temps de m’acheter une tenue. Entre les conseils de classe des enfants, Parcoursup et les vacances à organiser, ce n’est vraiment pas ma priorité. De toute manière, même avec une tenue je n’aurai pas le temps d’aller faire du sport.

Avril : C’est le printemps, il commence à faire beau et l’idée de faire du sport en plein air avec le retour des beaux jours est très attirante. J’ai envie d’essayer de courir pour me faire du bien et aussi un peu, il faut bien l’avouer, pour tenter d’affiner ce corps alourdi par l’hiver. Zut, je n’ai pas de chaussures adaptées. J’achète des chaussures de running.
Je n’ai pas envie d’aller courir seule. Parce qu’en fait, seule, je m’ennuie, j’ai peur de croiser des chiens et des détraqués.
J’embarque des amis dans cette nouvelle aventure.

Mai :  Mes amis ne sont jamais disponibles. C’est quand-même dommage. Il fait un temps de rêve, j’ai une patate d’enfer. Je dois me lancer seule.

Juin : je vais courir autour de la piste d’athlétisme (pour éviter les chiens et les détraqués). Je suis au bout de ma vie, j’ai mal partout, des ampoules aux pieds et, je n’ai pas perdu 1 gramme.

Juillet: mes ampoules sont guéries mais il fait trop chaud, je commencerai après les vacances. Peut-être m’inscrire dans un Club. Je verrai à la rentrée.

Ça vous parle? J’exagère à peine. Car une multitude d’autres facteurs peuvent venir  interférer avec ma bonne intention de départ et empêcher le changement d’habitude.

Le contexte et notre environnement impactent notre motivation au changement

Le contexte et notre environnement impactent notre motivation au changement.

Cela paraît évident ? Alors pourquoi ne pas en tenir compte ? Pourquoi nier ce qui se passe vraiment au regard de ce qui devrait être ?
Parce qu’on se contente souvent de juger: « c’est une question de motivation » « yaka le vouloir », « il faut s’en donner les moyens », « c’est une question de volonté ».
Bref, facile à dire mais complètement stérile!

Reconnaître les biais cognitifs

Pour plus d’efficacité, une des pistes de solutions est d’observer le contexte et les biais cognitifs à l’œuvre. Les biais cognitifs sont des déviations systématiques de la pensée par rapport à la réalité*. On pourrait les comparer à des filtres mentaux. Ils concernent absolument tout monde, sans exception.

Dans l’exemple ci-dessus, où j’essaie de me mettre au sport, j’ai plusieurs biais cognitifs:

1- Quand approchent les périodes de Noël ou de vacances d’hiver, j’ai beaucoup de choses en tête dans un quotidien déjà bien chargé. Mon cerveau n’est pas disponible pour autre chose. Mon mari et mes enfants me reprochent de ne rien retenir et de me répéter dix fois la même chose. C’est juste que ma charge cognitive est trop forte. Trop d’informations. Mon cerveau est saturé, il n’a plus de place.

2- Pourtant, je sais que faire du sport en période tendue me ferait du bien (à moi et à mon entourage), ça remettrait un peu de place disponible dans mon cerveau. Mais non, je n’y vais pas. Cela s’appelle le biais de myopie temporelle (appelé aussi biais du temps présent). C’est-à-dire que les avantages futurs, même s’ils sont plus bénéfiques, ont beaucoup moins d’impact sur ma décision que ceux à l’instant T.
On retrouve ce biais de myopie temporelle quand je ne vois que les souffrances liées à l’effort. Ce constat a plus d’importance à ce moment que les bénéfices futurs qui devraient me motiver et pour lesquels je me suis lancée !

3- Si ma motivation principale est d’affiner ma ligne et pour peu d’avoir été bercée plus jeune à « il faut souffrir pour être belle »,  je suis peut-être en réactance. Ce diktat est une atteinte à ma liberté « d’être qui je suis vraiment » : une non-sportive charnue.

4- Peut-être que « souffrance » et « bien-être » sont simplement très dissonants pour moi.

5- Quand je n’ose pas retourner à la salle de sport avec ma tenue initiale, qui pourtant fait le job, je suis influencée par la norme sociale et je veux spontanément essayer de m’y conformer pour me faire accepter du groupe dans lequel je désire entrer : celui des sportifs de salle de sport.

Tout cela doit être étudié en amont et pris en compte pour améliorer la motivation et le changement d’habitude.

L’information ne suffit pas, la motivation ne dure pas

L’information, même prouvée scientifiquement, ne suffit pas. Sinon, tous les médecins feraient du sport et aucun ne fumerait. Les gendarmes ne feraient jamais d’excès de vitesse. Les climatosceptiques n’existeraient pas. Et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La motivation, quant à elle, ne dure souvent qu’un temps, trop court pour se transformer en habitude. Le fameux « mental » ne peut pas s’appliquer à tout le monde et encore moins en toute circonstance. Trop de facteurs viennent la mettre à l’épreuve. D’autant que bien d’autres actions pourraient être mises en œuvre pour notre bien-être et notre santé. (manger mieux, passer moins de temps sur son smartphone…). Dans quelle mesure pouvons-nous tout cumuler, même pour notre bien ?
Si c’était si facile, pourquoi tant de monde ne fait pas de sport et mange trop de sucre ? Pourquoi tant d’incitations (mangez moins, bougez plus…) si c’était si facile à mettre en application ?

Bref, dans la vraie vie, force est de constater que l’équation information + motivation = action est une douce théorie qui se confronte dans la vraie vie à des réalités beaucoup plus complexes. Dans notre exemple, on a vu que la météo avait un impact sur la motivation. Cela pourrait même aller beaucoup plus loin. Des études ont mis en évidence que notre dernier repas, le bruit ambiant, le résultat du match de la veille et tant d’autres petites choses ont une réelle influence sur nos décisions.
(A ce sujet, je vous conseille le livre NOISE de Cass Sunstein, Daniel Kahneman et Olivier Sibony).

Le design de comportement et le nudge pour les questions de changement

Grâce à l’essor des sciences comportementales, des approches beaucoup plus adaptées à la réalité ont vu le jour.
Par exemple, le design de comportement et le nudge.

  • Le design de comportement observe pourquoi et comment nous agissons “dans la vraie vie”. Il analyse nos freins psychologiques et ergonomiques, les biais cognitifs qui nous influencent et tout ce qui peut impacter nos motivations parfois inconscientes. Pour ce faire, il s’appuie sur les recherches en sciences comportementales.
  •  Le nudge est un dispositif visuel, linguistique ou sonore conçu pour encourager de nouveaux comportements bénéfiques dans un contexte précis. **

Si le design de comportement et le nudge fonctionnent aussi bien dans les questions de changement, c’est justement parce que les mots d’ordres sont : « pourquoi ça ne marche pas ? » et « comment faire en sorte que ça marche ? ». Leurs travaux se basent sur les recherches en sciences comportementales. Ainsi, pour concevoir un nudge efficace, le design de comportement observe la réalité telle qu’elle est, dans son contexte ET il en tient compte. Pas de reproches, pas de honte, pas de « Ya qu’à, faut qu’on », car là n’est pas le problème et donc pas la solution.

Conclusion

Notre société entière est fondée sur la théorie selon laquelle chaque individu est réfléchi et rationnel. Mais qui peut se prévaloir d’être rationnel et réfléchi en toute circonstance ? Personne.

Les sciences comportementales apportent un autre paradigme plus complexe car beaucoup plus réaliste. En partant des bonnes problématiques et en analysant nos motivations profondes (y compris les biais cognitifs), on peut améliorer les comportements qui mènent au changement.

 

*pour découvrir les biais cognitifs les plus courants, bien expliqués, avec une belle plume et beaucoup d’humour, je vous conseille le livre Pourquoi votre cerveau n’en fait qu’à sa tête d’Eric la Blanche

**Voir article précédent: Nudge ou pas nudge?

Article rédigé par Laëtitia Pourias
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